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Les non-dits de la Grande muette : L’armée française au bord de la crise de nerf

Article publié le 3 août 2005

(Cet article de Henri LANGEAU est extrait de l’hebdomadaire MINUTE n° 2215 du mercredi 20 juillet 2005 et reproduit sur le site de l’ADEFDROMIL avec l’autorisation du directeur de publication de ce journal) (1) Ouvert par des soldats brésiliens, le défilé du 14 juillet a obtenu, cette année encore, la faveur du public. Mais derrière […]

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(Cet article de Henri LANGEAU est extrait de l’hebdomadaire MINUTE n° 2215 du mercredi 20 juillet 2005 et reproduit sur le site de l’ADEFDROMIL avec l’autorisation du directeur de publication de ce journal) (1)

Ouvert par des soldats brésiliens, le défilé du 14 juillet a obtenu, cette année encore, la faveur du public. Mais derrière cette façade, se pose la question de l’état d’une armée française aujourd’hui professionnalisée. Et dont la mission prioritaire doit demeurer de défendre le territoire national, et non de pallier les carences de l’Education nationale, ce qu’au demeurant elle n’est plus en mesure de faire.

«Tous ces fiers enfants de la Gaule / Allaient sans trêve et sans repos, / Avec leur fusil sur l’épaule, / Courage au coeur et sac au dos. » Il est peu de chant militaire dont les paroles soient aussi oiseuses que celles de Sambre et Meuse, qui raconte comment, sous la Révolution française, un régiment se fit décimer pour n’avoir pas obéi à son général, « vieillard débile » qui, « voyant certaine la défaite » contre un ennemi très supérieur en nombre, voulait organiser une retraite en bon ordre. Le fait que cette histoire fut donnée en exemple aux troupiers français deux cents ans durant suffit à établir le diagnostic du mal qui fut à l’origine de la conscription – l’idéologie de la « nation en armes », inséparable de celle de la « souveraineté du peuple ».
On a pu croire que cette idéologie allait disparaître avec la professionnalisation des armées françaises, annoncée par le président de la République le 22 février 1996. « Le développement des capacités de projection jugées nécessaires ne peut se faire que dans le cadre d’une armée professionnelle », avait alors expliqué Jacques Chirac pour justifier son choix. Nombre de cadres avaient applaudi, d’autant plus qu’un service national réduit à dix mois leur laissait à peine le temps de former leurs hommes au maniement d’un armement parfois complexe, avant qu’ils ne retournent à la vie civile. Le bilan que l’on peut tirer aujourd’hui de cette véritable « révolution » du système de défense français est assez mitigé. A entendre les spécialistes, la professionnalisation répond incontestablement aux nouveaux défis stratégiques issus de la fin de la Guerre froide et de la chute de l’empire soviétique, qui exigent, comme le rappelait Jacques Chirac, de pouvoir projeter vers des théâtres d’opération extérieurs des forces (moyens humains) et de la puissance (des missiles, par exemple).

Le modèle britannique est-il reproductible ?

Un pays servait et sert toujours de modèle : l’armée britannique est traditionnellement composée de professionnels, en dépit des importantes parenthèses que constituent dans l’histoire de son système militaire les deux guerres mondiales, qui ont nécessité le recours à la conscription. Celle-ci a cependant été définitivement abandonnée dès 1963. Cette culture stratégique du Royaume-Uni se trouve particulièrement bien adaptée au type de conflits actuels : « Tendue vers le grand large, elle est en phase avec le contexte géopolitique de l’après-Guerre froide », écrit Jean-Sylvestre Mongrenier dans un article intitulé « L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique », publié au premier trimestre 2005 par la revue « Hérodote ». « L’univers fluide et multirisque décrit par les stratèges nécessite des opérations de force et de puissance qui ne sont pas sans rappeler la « diplomatie de la canonnière » du XIXe siècle. » Pour autant, ce modèle est-il compatible avec les mentalités et la tradition française ?
Le 14 juillet 2002, Jacques Chirac constatait : « Nous avons, depuis quelque temps, décroché de l’Angleterre […] Cela a des conséquences lourdes pour ce qui est de notre puissance politique ». En effet… « Même si de nombreux militaires n’aiment pas se l’entendre dire, nous ne sommes pas au niveau des Britanniques », confirme un expert qui tient à garder l’anonymat : « Nous ne serions pas capables, aujourd’hui, de projeter à l’extérieur des moyens d’intervention comparables à ceux qu’ils ont engagés en Irak. Nous ne l’étions d’ailleurs pas davantage lors de la première guerre du Golfe, alors que nous avions encore une armée de conscription. Nous n’avions déjà pu envoyer sur place qu’un corps de 12 000 hommes, fait de bric et de broc à partir d’éléments prélevés sur des unités très diverses, tandis que les Anglais en avaient expédié 30 à 35000… Aujourd’hui, c’est surtout le transport stratégique qui fait défaut. Nos Transall sont à bout de souffle et les futurs avions de transport A 400 M ne seront opérationnels qu’à partir de 2008, pour les premiers. Pour envoyer des troupes en Côte d’Ivoire, il a fallu louer des Antonov aux Ukrainiens ! »

En 2002,
40 % des matériels étaient défectueux !

L’état des matériels des armées françaises pose également un problème, que le député Gilbert Meyer avait mis en évidence dans un rapport parlementaire publié en octobre 2002, au sortir du ministère Jospin. Il constatait que « la disponibilité des matériels est insuffisante au sein des trois armées (de terre, de mer et de l’air, ndlr). Le taux de 60 % constitue pour chacune d’elles le niveau autour duquel se situe la disponibilité globale de leurs armements. » Le député estimait donc que les armées étaient « sur le fil d’une rupture capacitaire : si les équipements peuvent être mobilisés en cas de crise et être pleinement opérationnels, c’est d’une part au détriment de la disponibilité des autres matériels et d’autre part pour des opérations d’une durée relativement réduite et d’une ampleur limitée ». Autrement dit, toute intervention sur un théâtre d’opérations extérieur nécessiterait de prendre à Pierre pour habiller Paul, avec la claire conscience que Paul ne s’en retrouverait pas moins en caleçon assez rapidement…
Gilbert Meyer dénonçait une insuffisance des crédits. Pour une fois, le rapport ne resta pas lettre morte et les gouvernements qui suivirent consentirent un réel effort, inscrit dans la loi de programmation 2003-2008, pour améliorer le Maintien en conditions opérationnelles (MCO).
A terme, l’objectif fixé pour 2015 vise à pouvoir projeter en moins de deux mois 60 000 hommes à 4 000 kilomètres de distance. Encore faut-il que l’état de l’économie française permette la poursuite de cet effort. Certains programmes sont déjà retardés…

La discipline ne fait plus la force de nos armées

Mais l’armée française souffre, par rapport aux Britanniques d’une autre carence, à laquelle il sera plus difficile de remédier parce qu’elle se rapporte à l’idéologie républicaine. Le recrutement des personnels diffère en effet quelque peu d’une armée à l’autre. En Angleterre, écrit Jean-Sylvestre Mongrenier dans l’article précité, les deux tiers des régiments de l’armée de Terre « recrutent leurs hommes dans une aire géographique précise ». Enracinés dans la population de la région dans laquelle ils recrutent, ils bénéficient d’un puissant esprit de corps et héritent de fortes traditions.
Rien de tel en France, où l’armée se voit au contraire confier une mission d’intégration, nourrie d’idéologie.
Se pose alors la question du niveau des recrues et – sujet tabou – de leur origine. De nombreux cadres font en effet état d’une baisse de niveau général depuis la suppression du service national. La décision, prise par Dominique de Villepin, de recruter dans les armées 20 000 jeunes chômeurs sans qualification l’an prochain, n’arrangera rien : le but d’une armée consiste-t-il à défendre les intérêts et à garantir la sécurité du pays, ou à permettre au gouvernement de faire baisser le nombre des chômeurs ?
A cette question sont liés des problèmes de discipline – laquelle, on le sait, est supposée faire la force principale des armées.
Or, si l’armée française actuelle peut effectivement, au cas par cas, représenter une chance de promotion sociale pour des individus méritants, elle ne se trouve pas plus que l’Education nationale à même d’encadrer des jeunes souvent issus d’une population mal intégrée à la société française et peu disposés à jouer le jeu.
Quant aux traditions et à l’enracinement dans la nation, est-il nécessaire de préciser qu’en pareil cas, la question ne se pose même pas ?

Henri Langeau

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