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L’interprète, le colonel et l’adjudant

Article publié le 22 novembre 2002

Le Point n°1575 – Vendredi 22 novembre : Cet article peut être lu directement sur le site du périodique « Le Point » en [cliquant ici]. Une affaire banale de harcèlement moral ? Mais qui se passe au sein d’une unité militaire aux activités très secrètes. Et l’armée fait tout pour l’étouffer. Il n’y avait aucune raison […]

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Le Point n°1575 – Vendredi 22 novembre :

Cet article peut être lu directement sur le site du périodique « Le Point » en [cliquant ici].

Une affaire banale de harcèlement moral ? Mais qui se passe au sein d’une unité militaire aux activités très secrètes. Et l’armée fait tout pour l’étouffer.

Il n’y avait aucune raison pour que la société militaire, y compris ses services de renseignement, échappât indéfiniment à la grande vague de révélations touchant le harcèlement moral. Et voilà, de fait, que les atteintes au droit des personnes sortent du silence qui les entourait. Une très spectaculaire affaire est en cours, qui a déjà justifié deux jugements en référé et le déclenchement d’une enquête de commandement au sein d’une unité
aux activités secrètes, installée dans l’île de la Réunion.

Le détachement avancé des transmissions (DAT) de Saint-Denis de la Réunion est actuellement très en pointe dans la lutte contre le terrorisme. Une poignée de techniciens militaires de haut niveau – linguistes, analystes, transmetteurs – venant de toutes les armées y pratique des interceptions radioélectriques sophistiquées au profit de la Direction du renseignement militaire (DRM). Petite équipe vivant en vase clos, sous le commandement du lieutenant-colonel Jean-Luc L., le détachement travaille jour et nuit, et recueille dans la plus grande discrétion des renseignements essentiels sur tout ce qui se dit dans les parages de l’océan Indien. C’est en particulier un poste d’observation intéressant pour que Paris sache un peu ce qui se passe en Afrique, dans tout le sous-continent indien et jusqu’en Iran et en Afghanistan, mais aussi – qui peut le plus peut le moins ! – sur la grande base anglo- américaine de Diego Garcia et dans tout l’océan Indien. Bref, c’est l’un de ces pions, petits mais essentiels, qui font que la France demeure aujourd’hui une nation disposant de services de renseignement efficaces. En principe.

Car voilà que, depuis quelques mois, rien ne va plus dans cette base avancée. L’affaire, tristement banale, met en cause trois personnes, dont une jeune femme interprète de langue farsi. Celle-ci est arrivée à la Réunion en octobre 2001 et s’est trouvée très rapidement, selon son témoignage, l’objet d’une assiduité de plus en plus pressante de la part de son chef, le lieutenant-colonel L., qui lui fait de nombreux cadeaux, dont une fois un sac de 50 kilos de fruits, mais aussi un tour de l’île en hélicoptère. Ses intentions sont assez transparentes, mais vouées à l’échec ; la jeune secrétaire se lie en revanche d’amitié avec un sous- officier du détachement, l’adjudant Jean-Luc Lebigre, qui va dès lors subir de la part du chef de centre une inconcevable accumulation d’avanies.

« Epié à travers les vitres »

Des très nombreux témoignages et attestations fournis à la justice par le sous-officier il ressort que le harcèlement dont il a été l’objet de la part de son chef a été incessant dès lors que ce dernier a soupçonné une proximité qu’il n’approuvait pas entre Lebigre et la jeune femme. « >I>Hurlements », « propos insensés », « attitude insaisissable », « accumulation d’agressions verbales », « ambiance délétère », « contrôle continu » sont des termes relevés dans les attestations délivrées à Lebigre par ses collègues de travail, dont l’un note que son chef l’« épiait à travers les vitres du bâtiment ».

Comme c’est souvent le cas dans les affaires de harcèlement moral, les victimes ont payé. Interprète reconnue pour ses compétences, la jeune femme a rejoint la métropole. Et Jean-Luc Lebigre a craqué. Un médecin civil lui accorde un arrêt de travail de deux semaines, mais, peu après s’être présenté au détachement pour reprendre son poste, il apprend qu’il sera « rapatrié en métropole pour raisons sanitaires » le 1er août 2002 ; l’adjudant attaque cette décision en référé et gagne. Mais son colonel n’en veut toujours pas dans son champ de vision et décide de le muter aux Comores. Refus de l’intéressé, qui doit cependant se tourner de nouveau vers la justice administrative pour obtenir une ordonnance lui donnant raison.

Fin septembre, la direction du personnel militaire de l’armée de terre annule heureusement l’ordre de mutation. En est-ce fini des malheurs de l’adjudant Lebigre ? Non… Car, sortant enfin de sa longue torpeur, la Direction du renseignement militaire, à Paris, décide une enquête de commandement. Procédure classique, qui verra le sous-directeur de la DRM, le général de brigade aérienne Simon, se rendre à la Réunion en compagnie du capitaine Robin. Les comptes rendus d’entretien rédigés par l’adjudant Lebigre sont édifiants, qui révèlent par exemple que l’officier général le tutoie et que les entretiens paraissent avoir été conduits à charge. Sur le tutoiement qui aurait été employé par le général Simon lors de ses rencontres avec l’adjudant Lebigre, le ministère de la Défense veut dédramatiser : « Il ne faut pas y voir un problème majeur, assure-t-on à la Direction de l’information et de la communication de la défense (Dicod). Son emploi est régi par des règles non écrites, et ce tutoiement n’est pas autre chose qu’une marque de l’intérêt porté par le général à son subordonné. En réalité, dans les unités professionnelles, le vouvoiement n’est employé que dans les relations
administratives formelles et lors de procédures disciplinaires. » Peut-être. Mais, vue de l’extérieur, une relation professionnelle qui voit un chef tutoyer un subordonné, lequel le vouvoie, peut paraître curieuse. Tout comme pourrait sembler étonnante l’impression laissée par le général à des collègues sous-officiers de l’adjudant Lebigre travaillant eux aussi à la DRM, qui se sont ouverts à ce dernier des propos qu’il leur aurait tenus en rentrant de la
Réunion : « Le général nous soupçonne d’avoir comploté, et il parle des
sous-officiers de la Réunion comme « le clan Lebigre ». […] Il a tenté de nous faire revenir sur nos déclarations et de démentir certains faits, mais il ne nous a pas impressionnés. Il cherche de toute évidence à dégonfler le ballon », expliquent-ils dans un courrier électronique. Et surtout, l’officier général se serait indigné que l’Adefdromil ait évoqué cette affaire sur son site Internet (www.defdromil.org)…

Sollicitée par Le Point, le général Simon ne souhaite pas s’exprimer. La DRM nous faisait savoir le 19 novembre que son rapport serait rendu prochainement au directeur du renseignement militaire, et qu’il ne serait pas public. Contacté le même jour par l’intermédiaire de la Dicod, le lieutenant-colonel L. n’a pas répondu.

L’affaire n’en restera pas là. Me Iqbal Akhoun, l’avocat de Lebigre, a l’intention de prendre de nouvelles initiatives : « Nous sommes dans le cadre typique d’un harcèlement moral ; dans ce cas, la demande de rapatriement sanitaire était le stade ultime du harcèlement d’un sous-officier brillamment noté, aux états de service exceptionnels. L’autorité militaire a soutenu la hiérarchie locale, sans comprendre qu’il n’est plus possible de tolérer ce type de pratique. »

L’association qui dérange

C’est l’Association de défense des droits des militaires (Adefdromil), fondée par le capitaine Michel Bavoil, qui a révélé l’affaire Lebigre. Forte aujourd’hui de 450 adhésions de sous- officiers et d’officiers, elle se développe à grande vitesse en faisant valoir les droits de ses adhérents sur le terrain judiciaire, sans compromission. C’est peu dire que cette initiative agace l’autorité militaire : elle exècre Bavoil, spécialiste de droit administratif formé par les armées, et qui prend l’institution à contre-pied. La Défense s’obstine à ne pas comprendre qu’elle ne peut plus compter exclusivement sur la relation hiérarchique comme mode de résolution des conflits internes, et que l’Adefdromil s’installe jour après jour comme une alternative crédible ; des dizaines de dossiers (harcèlement moral et sexuel, problèmes de pensions, atteintes aux droits des personnes, etc.) sont en cours, mais les états-majors persistent à considérer que ce phénomène n’existe pas. Les juges, eux, lui accordent une attention croissante, comme le démontre à l’évidence l’affaire Lebigre.

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