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La Gendarmerie survivra-t-elle en 2012 ? (1e partie)

Article publié le 3 décembre 2019

A un moment ou on reparle de la fermeture des petites brigades de gendarmerie, voici ce qu’écrivait de manière prémonitoire  l’Adefdromil en 2007. Avertissement : Cet article ne souhaite pas la mort d’une vieille dame respectable, mais tente, en replaçant l’organisation et l’action de la Gendarmerie dans une perspective historique, d’anticiper sur des évolutions inéluctables. De […]

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A un moment ou on reparle de la fermeture des petites brigades de gendarmerie, voici ce qu’écrivait de manière prémonitoire  l’Adefdromil en 2007.

Avertissement : Cet article ne souhaite pas la mort d’une vieille dame respectable, mais tente, en replaçant l’organisation et l’action de la Gendarmerie dans une perspective historique, d’anticiper sur des évolutions inéluctables.

De fait, les échanges sur les forums, les ouvrages récents parus sur l’institution, les interviews données par les rapporteurs du budget de la gendarmerie à l’Assemblée nationale et au Sénat amènent à s’interroger sur le devenir de la vieille dame qui vit désormais dans une époque pour laquelle, elle n’a pas été conçue, et dont les capacités d’adaptation sont mises à mal, faute de choix politique clair.

Une organisation parfaite pour une époque révolue.

Rappelons à ceux qui mettent en avant les huit siècles d’histoire de la gendarmerie, que le concept « du maillage territorial » s’est développé à partir de 1720 et pas avant. C’est à partir de cette date que le pouvoir royal décide de créer des postes fixes à l’effectif de cinq hommes sur les grands axes de circulation. Cette implantation de proximité met fin aux chevauchées que pratiquaient jusque là les prévôts pour faire régner l’ordre.

Bien sûr les effectifs sont adaptés à la population française qui se chiffre alors à environ 20 millions de personnes : 3000 hommes et 565 brigades. Mais surtout ce quadrillage vise une population peu mobile, essentiellement rurale et dont les modes de vie, les religions, les cultures régionales sont connues. Il n’y a pas de flux migratoires, et peu de délinquance itinérante. Rappelons à titre anecdotique que l’un des premiers tueurs en série arrêté, et jugé est le dénommé Vacher qui sera guillotiné en 1898 à Bourg en Bresse et qui fut identifié grâce aux recoupements opérés par un juge d’instruction (l’affaire servit de trame au film « Le juge et l’assassin).

Le quadrillage du territoire va s’étendre progressivement sous tous les régimes, car il permet de contrôler les populations, d’être renseigné et d’assurer la tranquillité publique due aux citoyens. Il y a 4000 « gendarmes » en 1789, répartis en 880 brigades pour une population de 27 600 000 habitants. L’effectif passe à 16 000 hommes répartis en 2941 brigades pour 35 000 000 d’habitants en 1850. Il se chiffre à 24 200 gendarmes départementaux répartis en 4559 brigades pour 41 000 000 d’habitants environ en 1934, dont 20 000 000 environ sont des ruraux. En 1982, la population française s’élève à 54 000 000 d’habitants (15 000 000 recensés comme habitants de zones rurales) et on compte alors 46 000 gendarmes départementaux répartis en 3700 brigades (source : ouvrages du Gl. Besson et Pierre Rosière – Quid 2001). Actuellement en 2007, après avoir subi les chocs des crises de 1989 et de 2001, la gendarmerie départementale compte environ 62 500 militaires répartis pour l’essentiel dans 1055 « communautés de brigade », 697 brigades « autonomes » et 370 PSIG, pour assurer la sécurité d’environ 29 millions d’habitants.

Globalement, et indépendamment du progrès technique résultant des révolutions industrielles, le domaine d’intervention de la gendarmerie ne va guère évoluer jusqu’en 1945. Bien sûr, il y a le chemin de fer, l’industrialisation modeste de petites agglomérations et l’apparition des véhicules automobiles après la première guerre mondiale. Il y aussi et simultanément la montée progressive de la police au fur et à mesure de l’urbanisation du territoire.

Les modes opératoires ont peu varié depuis l’ordonnance de Le Blanc de 1720 et celle de 1760 qui prescrivait d’effectuer une tournée quotidienne de deux cavaliers. Le gendarme doit rechercher « le renseignement » dans la partie « saine » de la population. La méthode est d’ailleurs radicalement opposée à celle utilisée par la police qui s’appuye sur des réseaux d’indicateurs puisés dans le « milieu ». La surveillance générale débouche naturellement sur la police judiciaire. Les procédures, les rapports et les fiches sont appréciés des autorités, car tous ces écrits sont objectifs et empreints de bon sens. A titre d’exemple, le rapport de gendarmerie sur les visions de Bernadette Soubirou à Lourdes, publié voici quelques années dans la revue de la gendarmerie reste un modèle du genre, car il s’en tient aux faits. Pour utiliser un langage d’entomologiste, le gendarme se livre à un travail de fourmi après avoir tendu sa toile d’araignée !

A la fin de la deuxième guerre mondiale, près de 50% de la population française habite encore à la campagne, territoire de la gendarmerie, tandis que la police règne dans les agglomérations. Mais l’évolution lente de la société française va s’accélérer considérablement à partir des années cinquante. C’est le début de la période de développement économique appelée « les trente glorieuses » et l’exode rural va battre son plein. On se met à habiter dans des HLM construites dans les villes ou leurs banlieues pour travailler dans des usines qui produisent les biens d’équipement dont les familles ont besoin. A partir des années 70, on assiste à un mouvement inverse : les citadins achètent des résidences secondaires et les habitants des zones rurales n’hésitent plus à aller travailler loin de chez eux. Le gendarme se déconnecte alors insensiblement de la population présente dans sa circonscription.

Dans un premier temps et jusqu’à la fin des années quatre vingt, la Gendarmerie va faire face et s’adapter tant bien que mal, souvent plus par les progrès de la technique que par la mise en oeuvre de nouveaux concepts d’emploi. Il est impensable de toucher au dogme sacré « de la toile d’araignée ». La brigade reste donc contre vents et marées l’unité de base d’intervention.

L’épuisement du modèle gendarmique à partir du milieu des années 80.

Une perte de disponibilité socialement inéluctable et jamais vraiment compensée.

Alors que les fonctionnaires civils ne travaillent plus le samedi depuis la fin des années soixante, la durée du repos hebdomadaire des gendarmes passe généreusement de 24 à 36 heures au début des années soixante dix. Ensuite, ils se voient gratifier de 48 heures de repos juste avant l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Cette mesure – quelque peu électoraliste – est alors attendue depuis plusieurs années. En dix ans, la disponibilité des gendarmes aura ainsi diminué de près de 15%. Les augmentations d’effectifs ne vont alors servir qu’à compenser cette perte de disponibilité sur le terrain alors que dans le même temps la délinquance et la demande sécuritaire augmentent fortement.

La féminisation des unités va contribuer également à une diminution de la disponibilité globale. Désormais, il faut intégrer les congés de maternité et les absences dues à l’éducation et à l’entretien des enfants des femmes gendarmes.

Ces évolutions sont socialement justifiées. Mais le prix à payer de ces avancées sociales, c’est la perte mathématique de la capacité opérationnelle des brigades à l’effectif de six militaires pendant plusieurs mois de l’année. La moyenne annuelle des personnels disponibles de ces unités tombe en dessous de trois militaires ce qui ne permet plus d’assurer l’intervention sur le canton. Et ces brigades qui assurent le fameux maillage territorial représentent au début des années 80 prés de la moitié des unités.

Cette diminution de la disponibilité au niveau de la brigade de base aurait dû entraîner une réflexion approfondie de la gendarmerie sur ses modes d’action, car de fait c’est le concept fondateur de la gendarmerie qui est ainsi remis en question. Mais on réfléchit mollement dans la haute hiérarchie (1), qui est formée à manoeuvrer dans un mouchoir de poche. On gère le quotidien entre la jalousie de l’armée de terre, les coups bas de la concurrence policière et le mépris hautain de la justice qui pense toujours avoir un droit de tutorat sur la gendarmerie. Et puis, il y a également l’incapacité ontologique des grands chefs de la gendarmerie, civils et militaires à faire entendre leurs voix auprès des politiques.

La technique et la conscription pallient un temps l’essoufflement du système.

De fait, les évolutions qui marquent la gendarmerie à partir des années 80 proviennent pour l’essentiel de la technique. C’est un réseau radio exceptionnel, un système de rapprochement judiciaire envié des policiers qui est informatisé dans un programme baptisé « Judex » et l’embarquement de terminaux informatiques dans les véhicules de patrouille, dont un général blanchi sous le harnois, dira, lorsqu’on lui présentera le projet : « mais c’est irréalisable! »

Côté doctrine d’emploi, pas d’évolution ou si peu. Les succès du GIGN redorent le blason de la vieille dame, mais restent anecdotiques par rapport aux mouvements de fond de l’institution. Après maintes affaires rocambolesques, les unités de recherche vont être finalement autorisées à travailler en civil dans des conditions très strictes. La saisie automatisée des statistiques va générer la « course aux numéros » (2) et un peu de bidouillage du temps de service et de celui consacré aux écritures pour recevoir de bonnes appréciations lors de la fameuse inspection annoncée annuelle censée faire le point de l’activité passée et donner l’impulsion pour celle de l’année à venir. Tout cela relève plus du rituel et de la tradition que du management, car les brigades ont beaucoup de mal à maîtriser leur activité, à conserver une part d’initiative dans le service rythmé par les enquêtes sur les cambriolages et l’actualité morbide des accidents de la circulation ou plus rarement des crimes de sang.

Depuis le début des années 70, les besoins de la gendarmerie en effectifs ont été en grande partie satisfaits par la conscription.

Les jeunes français peuvent accomplir leur service national dans la gendarmerie. C’est aussi un mode de recrutement que la police nationale mettra longtemps à concurrencer jusqu’à la création des policiers auxiliaires copiée sur la gendarmerie.

Bien sûr les gendarmes auxiliaires ne sont pas juridiquement habilités à établir des procédures, mais ils font nombre et remplissent des tâches de soutien qui déchargent les gendarmes « de carrière ». Mais, l’Etat va user et abuser des GA, car ils ne coûtent pas cher. Simultanément les besoins en encadrement générés par cette ressource consomment également des forces vives. Comme l’indique à moitié son nom, le GA est avant tout un auxiliaire et pas vraiment un gendarme.

Entre temps pour redonner un peu de liberté de manoeuvre, on a créé à l’échelon supérieur à celui de la brigade, les pelotons de surveillance et d’intervention (370 en 2007), composés pour moitié des indispensables GA, qui pratiquent de nouveau « la chevauchée » au profit des unités de l’arrondissement. Ces PSIG suppléent ainsi aux difficultés d’intervention des unités de terrain à petit effectif.

Mais toutes ces mesures modestes, même si elles vont dans le bon sens ne peuvent enrayer la marche infernale qui conduit la gendarmerie à s’essouffler, à user ses personnels, leur patience, leur disponibilité et leur sens du devoir que beaucoup confondent avec une vocation quasi ecclésiastique.

En 1987, la limite des méthodes de la gendarmerie apparaît au grand jour avec l’arrestation par les policiers du Raid des principaux leaders du groupe terroriste « action directe ».. en pleine zone gendarmerie à Vitry aux Loges dans la circonscription de la brigade de Châteauneuf sur Loire (Loiret). Echec cuisant et patent du maillage territorial et de « la surveillance générale » censés permettre la collecte de renseignements susceptibles de recevoir une exploitation opérationnelle. Les écoutes téléphoniques ont été plus efficaces que le porte à porte ou que le bouche à oreilles. Les gendarmes accaparés par leurs enquêtes au quotidien sont ils pour autant responsables ? Réponse d’un officier général en retraite dans un témoignage paru dans le Monde en avril 1987 : « la connaissance profonde des habitants par la brigade locale de gendarmerie est un dogme périmé..Depuis une quarantaine d’années les idées, les moeurs et les règles, la géographie humaine, la gendarmerie elle-même ont changé. » C’est l’oraison funèbre du maillage territorial et de la surveillance générale !

Quelques mois plus tard de cette même année, alors que les besoins de la gendarmerie sont de plus en plus pressants en effectifs, une visite du premier ministre (Jacques Chirac) est organisée à Dijon. Des dossiers ont été préparés et on espère emporter la conviction des politiques sur une augmentation d’au moins mille gendarmes et de quelques centaines d’officiers, dont les effectifs modestes par rapport à d’autres corps s’élèvent à 2 600. La réponse illustre parfaitement à la fois le manque d’écoute des politiques et l’incapacité de la haute hiérarchie à se faire entendre : Pourquoi augmenter le nombre d’officiers ? La gendarmerie ne dispose-t-elle pas de plusieurs milliers d’officiers.. de police judiciaire. Quant aux 1000 gendarmes, ce seront 500 auxiliaires et la création d’un groupe d’études. Circulez, il n’y a rien à voir ! La bombe va éclater deux ans plus tard.

(1) Le CPGN, centre de prospective de la gendarmerie nationale a été créé le 18/09/1998.

(2) Pratique consistant à gonfler les statistiques d’activité en verbalisant sans discernement.

POUR LIRE LA SECONDE PARTIE : Cliquez sur le lien ci-dessous

La Gendarmerie survivra-t-elle en 2012 ? (2e partie et fin)

 

 

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