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UN COLONEL ET UN PREFET AU BAL DES COUPS TORDUS

Article publié le 14 septembre 2004

(France Soir du mardi 14 septembre 2004) La conquête de la Guadeloupe par le socialiste Victorin Lurel donne lieu depuis des mois à une réjouissante foire d’empoigne entre le nouveau président de région et l’ex tenante du titre, l’inusable UMP Lucette Michaux Chevry. Aimable folklore électoral d’outre-mer, sans doute. Mais si contagieux qu’un préfet et […]

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(France Soir du mardi 14 septembre 2004)

La conquête de la Guadeloupe par le socialiste Victorin Lurel donne lieu depuis des mois à une réjouissante foire d’empoigne entre le nouveau président de région et l’ex tenante du titre, l’inusable UMP Lucette Michaux Chevry. Aimable folklore électoral d’outre-mer, sans doute. Mais si contagieux qu’un préfet et un colonel de gendarmerie se voient maintenant accusés d’avoir, pris leur part de cette série de joyeux coups tordus en détournant une commission rogatoire visant Lurel. Malheureusement pour eux, ces petits arrangements avec le secret de l’instruction et la séparation des pouvoirs ne sont pas passés inaperçus. En résumé, ce vaudeville tropical prêterait presque à rire si trois gendarmes égarés sur la piste de danse n’avaient fini par payer les violons du bal…

Ce matin du 22 avril, l’adjudant-chef Dalichoux et le maréchal des logis chef Deroguerre se rendent au bureau d’étude de la préfecture de Guadeloupe afin de récupérer des dossiers dans le cadre d’une enquête judiciaire.
« Tant que vous êtes là, vous pourriez peut-être m’expliquer ce que c’est que ça ? » leur lance soudain le commandant De Rodez. Les deux gendarmes se penchent sur le papier que leur tend le chef de service. « ça », n’est ni plus ni moins que la photocopie d’une commission rogatoire délivrée par le juge d’instruction Roger. Et pas n’importe laquelle, puisqu’elle vise le président du conseil régional, Victorin Lurel, mis en cause dans une affaire de faux et usage de faux.
Stupeur des gendarmes : cette CR destinée à leur unité ne leur est même pas encore parvenue. Elle n’arrivera à la brigade de Saint-Claude que le 26 au matin.
Comment ce document, sensible entre tous, a t il pu atterrir à la préfecture ? Prenant bien soin de cacher leur surprise, les deux sous-officiers informent immédiatement leur supérieur, le lieutenant Fenêtre : quelque chose ne tourne pas rond.
La nouvelle fait très vite le tour de la gendarmerie, et le jour même, le gendarme Bourdelais vient expliquer à ses collègues de Saint Claude que la fameuse CR est arrivée au courrier du commandement le 20 avril, et que lui-même en a réalisé trois photocopies pour le bureau de renseignement.
Le gendarme Bourdelais confie surtout que ce jour-là, le colonel Dominique Han, commandant la gendarmerie de Guadeloupe, a pris la CR sous le bras avant de se précipiter à la préfecture.
Lorsque le lieutenant Fenêtre reprend son service, le 26 avril, l’affaire est donc déjà passablement ébruitée. L’officier réunit ses hommes pour s’assurer de leur discrétion. Et à cette occasion, d’autres langues se délient, les circonstances de la fuite se précisent : « L’autre jour, au pot d’arrivée de l’escadron, se souvient le maréchal des logis Leduc, j’ai parlé de cette histoire avec le chef d’état major, le colonel Remanjon. Il a dit qu’il avait eu cette commission rogatoire entre les mains, que ça brûlait et qu’il l’a remise au colonel Han. » Selon lui, ce chef d’Etat major aurait lui aussi confirmé avoir vu le colonel partir pour la préfecture avec la CR.
Par la suite, le colonel Han reprochera au lieutenant Fenêtre et au maréchal des logis chef Deroguerre de s’être « abstenu d’apporter la contradiction » au Maréchal des logis Leduc. Et quelle contradiction ? Fallait il s’étonner de ce qu’un haut gradé préoccupé par sa carrière, s’efforce de soigner ses bonnes relations avec un corps préfectoral fortement représenté au ministère de la Défense ? Sans compter que la notation du colonel dépend aussi de l’avis donné par le préfet sur ses états de service…
Toujours est-il qu’à 15h00, le lieutenant Fenêtre se présente au juge d’instruction pour l’informer de cette violation du secret de l’instruction. Le magistrat va alors adresser au procureur de la République une demande d’enquête judiciaire portant mention de « faits graves et de nature à porter un climat de suspicion à l’encontre de la hiérarchie de la gendarmerie ».
Le même jour, le lieutenant Fenêtre est reçu par le colonel Han dans son bureau de la caserne de Morne Houël. Celui-ci paraît « embêté » par l’affaire mais affecte d’en minimiser l’importance et, cordial, invite le lieutenant Fenêtre à dîner. « J’accepte, explique le lieutenant Fenêtre dans son sabir empesé de gendarme, car cette invitation correspond aux bonnes relations que j’entretiens avec le colonel Han. »
Les bonnes relations ne vont pas durer autant que le marché de Villefranche. Le lieutenant Fenêtre est un officier consciencieux, d’une valeur morale qualifiée de « remarquable » par sa hiérarchie, et il n’a pas l’intention de lâcher ce steak que le colonel Han voudrait voir enterré au plus vite. A plusieurs reprises, Fenêtre répète au colonel qu’à son sens, cette affaire devrait être traitée par un service extérieur à la Guadeloupe. Mais Han, qui niera avoir jamais vu la CR ou ses photocopies, s’oppose à toute saisine du SRPJ ou de l’inspection technique. L’affaire selon lui doit rester entre les mains de la gendarmerie locale.
Pour éviter l’ouverture d’une enquête judiciaire, il convainc finalement le procureur Quincy de se contenter d’une enquête sur le cheminement du courrier au sein du commandement de la gendarmerie de Guadeloupe. Une enquête sans perspectives dont il peut, bien entendu, contrôler la portée. De toutes façons, le procureur de la République et le procureur général lui ont fait savoir « qu’il n’entrait pas dans leurs intentions de poursuivre » et que l’affaire serait « fort probablement classée sans suite »…
Confiée dès le lendemain au lieutenant Fenêtre, l’enquête sur le courrier ne permettra évidemment pas de retracer le mystérieux trajet suivi par la CR du commandement de la gendarmerie jusqu’au bureau d’étude de la préfecture.
Dans ce contexte, les relations entre le colonel et son lieutenant virent à l’aigre. Toutefois, les pressions du commandement n’empêchent pas l’affaire de cheminer doucement jusqu’à la place publique. Et le 5 juillet, le député président de région Victorin Lurel annonce à la population qu’il dépose plainte avec constitution de partie civile pour divulgation du secret de l’instruction.
Cette fois, le colonel Han se sent forcé de lâcher du lest. Le 8 juillet, dans un message à toutes les unités, il reconnaît qu’il était « mis en cause par ses propres subordonnés mais que l’enquête judiciaire a permis de rétablir la vérité sur les fautes commises, d’identifier les responsables et que des mesures seront prises. »
Effectivement, un lampiste est bien vite désigné volontaire. Du « complot politique » invoqué par le nouveau président de région il ne reste plus officiellement qu’une bourde de Bourdelais – l’as de la photocopie – qui accepte d’endosser la responsabilité de la fuite.
Dans son rapport à la direction de la gendarmerie, le colonel ne l’accable pas plus que ça, se bornant à constater : « La faute du sous officier résulte à titre essentiel d’une erreur d’appréciation sur l’importance du document et sur les relations étroites tant professionnelles que personnelles entretenues par l’intéressé avec les militaires du bureau d’études. »
En revanche, le colonel Han n’oublie pas ceux par qui le scandale est arrivé : la malédiction du pharaon frappe tour à tour les personnes qui, de près ou de loin, détiennent une parcelle de vérité sur l’affaire. Si le gendarme Bourdelais est sanctionné pour la forme, les sous officiers Dalichoux et Deroguerre sont, eux, carrément accusés d’avoir provoqué un incident à la préfecture. Quant au lieutenant Fenêtre, on lui reproche d’avoir respecté la loi en alertant le juge d’instruction avant de rendre compte à sa hiérarchie.
Les trois hommes se sont vus ces jours-ci notifier leur mutation d’office loin de la Guadeloupe. Motif ? Ils y ont « perturbé le bon fonctionnement de la gendarmerie ». Même le colonel Remanjon qui en sait trop et en a trop dit se retrouverait actuellement sur la sellette.
Tandis que le lieutenant a écopé de 30 jours d’arrêts après avoir introduit un recours, la malédiction a fini par frapper le préfet lui même. Sans crier gare, le 17 juillet, Dominique Vian, proche de l’ancienne présidente UMP de la région Guadeloupe, Lucette Michaux-Chevry, a quitté ses fonctions et la Guadeloupe pour l’Ile de la Réunion.
La malédiction du pharaon pourrait bien à son tour rattraper le colonel Han : Victorin Lurel a déjà écrit au ministre et au directeur de la gendarmerie pour exiger son départ.

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Extrait du message EVENEMENT GRAVE adressé par le Colonel HAN à sa hiérarchie

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